Rivière-Ouelle
- La pêche aux marsouins -

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L'abbé Henri-Raymond Casgrain, dans ses Mémoires de famille inédites rédigées en 1873, relate la vie de tous les jours à Rivière-Ouelle dans lesquelles il aborde la pêche aux marsouins.


Les voyageurs qui parcourent le Saint-Laurent entre la traverse de Saint-Roch et le golfe observent un spectacle aussi curieux qu’intéressant, et des troupeaux de marsouins qui viennent respirer et se jouer à la surface de l’eau. Durant les beaux jours, lorsque le temps est calme, et qu’ils ne sont effrayés par aucun bruit, on les voit nager autour des embarcations, et l’on entend distinctement le sourd ronflement de leur respiration.

L’éclatante blancheur de leur peau contraste avec le vert sombre des flots, et les fait paraître comme des glaçons couverts de neige. Quant ils se montrent, on voit d’abord leur tête ronde, puis un jet d’eau qu’ils lancent de leur évent à quelques pieds en l’air, et successivement leur cou et leur dos. Quelquefois on aperçoit la femelle portant son petit sur sa queue; celui-ci, qui est d’un gris bleu, semble se tenir fermement attaché, comme s’il faisait le vide entre lui et sa mère. Lorsqu’elle a deux petits, on les voit appuyés de chaque côté de ses nageoires. Au reste, ils paraissent avoir la faculté d’adhérer solidement sur toutes les parties de leur mère. On observe seulement que, pendant qu’elle les allaite, elle se penche d’un côté en nageant. Son lait est abondant et épais; il ressemble assez à celui de la vache, auquel serait mêlée une assez forte dose de carbonate de soude, ce qui lui donne une saveur alcaline.

Rien n’est étrange comme d’entendre, dans le silence de la nuit, leurs puissants soupirs qui s’élèvent à chaque instant de tous les points de l’horizon.

Le marsouin n’appartient pas au genre des poissons. C’est un mammifère de la famille des souffleurs, et de l’espèce des dauphins, que les naturalistes désignent sous le nom de marsouin globiceps, ou à tête arrondie. Comme le dauphin, il a deux nageoires, et la queue posée horizontalement. Il ne se rencontre, paraît-il, que dans les parages du Saint-Laurent et de la Baie d’Hudson. Sa longueur varie de douze à quinze pieds. On en a capturé quelques-uns qui mesuraient jusqu’à dix-huit pieds. Son oreille est presque imperceptible. C’est une légère cavité qui n’est guère plus grosse qu’une tête d’épingle; cependant il a l’ouïe extrêmement délicate, et le moindre bruit l’effraie.

On croit que les marsouins vivent très vieux. Du moins si l’on observe les dents de ceux qui paraissent les plus âgés, on constate qu’elles sont extrêmement usées, quoique leur émail sont très dur, et que la nourriture ordinaire du marsouin, composée de petits poissons, soit d’une nature qui offre peu de résistance à l’action de ses mâchoires.

La première concession de la pêche aux marsouins fut faite, le 20 juillet 1707, à six habitants de la Rivière-Ouelle par l’intendant Raudot. Voici le texte de cette concession :

«Jean Delavoye, Etienne Bouchard, Pierre Soucy, Jacques Gagnon, Pierre Boucher et François Gauvin nous ayant exposé qu’étant habitants de la Bouteillerie, sur la rivière Ouelle, proche voisins les uns des autres, qu’ils se seraient unis ensemble pour faire la pêche aux marsouins dans la devanture de leurs terres à la pointe de ladite Rivière-Ouelle qui est un endroit très propre pour faire ladite pêche, laquelle même ils ont commencée depuis deux ans, et ce suivant le droit de pêche qu’ils ont par leur contrat de concession, et comme quoi qu’ils usent de leur droit, ils pourraient être troublés dans l’exercice de ladite pêche, ils nous demandent qu’il nous plaise les autoriser pour continuer ladite entreprise. Le Sieur de Boishébert, seigneur de ladite Terre de la Bouteillerie, entendu, qui nous a dit que par leur contrat de concession ledit droit de pêche leur avaient été accordé et qu’il ne s’opposait point à leur demande, à laquelle ayant égard, - Nous autorisons l’union faite entre les surnommés pour faire la pêche au marsouin dans la devanture de leurs habitations, défendrons de les y troubler à peine de tout dommage et intérêt. Fait à Québec, ce vingt juillet, 1707.(Signé) Raudot.»

Les six premières parts de la pêche passèrent successivement aux descendants des propriétaires, et furent subdivisées parmi un si grand nombre de familles que, de nos jours, il était à peu près impossible de retracer les droits de chacun. Afin de se reconnaître au milieu de cette confusion, et d’établir solidement les titres de propriété, la société de la pêche s’est fait constituer en corporation légale par législature provinciale en 1870.

Il existe, parmi les papiers concernant la pêche, une ordonnance du trop fameux intendant Bigot, destinée à réprimer certains abus, et dont quelques dispositions assez singulières méritent d’être connues :

«Sur les représentations qui nous ont été faites par les seigneurs de la Rivière-Ouelle, que les habitants de ladite coste vont tirer des coups de fusil sur une pointe à laquelle il a établi une pêche à marsouin, et y mettre même leurs bestiaux, sans aucun droit, ce qui lui cause un tort considérable, attendu que le poisson s’éloigne de ladite pointe; nous faisons défense aux habitants du dit lieu de la Rivière-Ouelle et à tous les autres d’aller tirer des coups de fusil sur ladite pointe et d’y mettre leurs bestiaux, à peine contre les contrevenants de confiscation des bestiaux et en outre de vingt livres d’amende contre les propriétaires des dits bestiaux et contre les chasseurs, applicable à la fabrique de la paroisse. Sera la présente ordonnance lue et publiée à la porte de l’église du lieu. Fait à Québec, le 22 juin 1752. (Signé) Bigot.»

À différentes époques, on a essayé de prendre le marsouin sur d’autres endroits de la côte, et particulièrement aux îles de Kamouraska et dans l’anse de Sainte-Anne-de-la-Pocatière; mais aucun de ces essais n’a été assez productif pour encourager à les continuer d’une manière permanente. Il faut cependant excepter l’île aux Coudres, où l’on a toujours tendu depuis assez longtemps, à peu d’interruption près.

La pêche aux marsouins de la Rivière Ouelle est construite avec des perches de dix-huit à vingt pieds de longueur, plantée à environ un pied et demi les unes des autres, sur la grève, qui, en cet endroit, assèche à environ un mille de la ligne de la haute marée. La tenture de la pêche exige, chaque année, l’emploi de 7,200 perches. Du temps des bourgeois, on liait les perches entre elles par un double rang de corde; mais l’expérience à prouvé que cette précaution était superflue. Le demi cercle que forme la pêche a trente-huit arpents ou un mille et un tiers de longueur et se termine, à cinq arpents du bout de la Pointe, par une courbe plus rentrante, qu’on appelle le raccroc. Cette ouverture sert de porte. On a coutume de tendre la pêche du huit au vingt-cinq d’avril, époque vers laquelle arrivent le capelan et l’éperlan qui viennent frayer le long de la grève. Comme ces petits poissons forment l’une des premières et la plus abondante pâture du marsouin, au printemps, c’est alors qu’il s’approche de terre et se met à leur poursuite. L’heure de la marée montante est le moment du frai; c’est aussi l’heure de son repas. Il est maigre et affamé lorsqu’il fait son apparition, et il se gorge d’aliments avec une telle voracité, qu’en huit ou dix jours il acquiert cinq ou six pouces de graisse et quelque fois jusqu’à huit pouces. Cette graisse le recouvre tout entier d’une enveloppe que les pêcheurs nomment capot. On explique la promptitude avec laquelle il prend cet énorme embonpoint par le développement considérable de son appareil digestif.

Les pêcheurs redoutent ceux qu’ils appellent savants ou coureurs de loches : ce sont de vieux marsouins, vrais renards de mer qui ont échappé à plus d’un danger, et qui passent au travers des perches sans aucune crainte. On en voit qui, se tenant à l’entré de la pêche, donnent l’alarme aux troupeaux avec une étonnante sagacité, et souvent les empêchent de s’y engager.

Le spectacle qu’offrent les troupeaux de marsouins, à l’heure où ils pêchent en côtoyant le rivage, est unique dans son genre. Quand on a une fois contemplé une pareille scène, on ne l’oublie plus. Au mois de mai dernier, plusieurs personnes en ont été témoins dans les circonstances les plus favorables. La journée qu’elles avaient choisie pour aller se placer sur les rochers du bout de la Pointe, afin d’y jouir de ce spectacle, était magnifique; et ces superbes cétacés se montraient avec une abondance qui ne s’était pas vue depuis longtemps : ils fourmillaient dans l’anse de Sainte-Anne et dans l’embouchure de la rivière Ouelle. À la fin du montant, on les voyait doubler la Pointe par bande nombreuses, suivant leur chemin ordinaire; ils longeaient les rochers, en avalant avec avidité le petit poisson, dont l’eau était littéralement épaissie. Comme la mer a peu de profondeur en cet endroit, ils nageaient presque toujours à la surface, et si près de la grève, qu’il eut été facile de les atteindre d’un jet de pierre. La nappe du fleuve en était toute blanche.

C’est en poursuivant ainsi leur proie que les marsouins, devenus indolents et endormis, s’engagent, sans soupçonner aucun danger, dans la porte de la pêche. Dès qu’ils l’ont franchie, l’instinct leur fait prendre le large pour chercher l’eau profonde. Ils traversent ainsi la pêche en diagonale, et rencontre les perches, dont la longue file leur paraît comme un muraille, et dont les extrémités agitées par le courant, s’entrechoquent et les effraient. Aussitôt ils se détournent et remontent le long de l’aile du large, dans l’espoir de trouver une issue. La courbure de la pêche les ramène peu à peu vers le raccroc; mais en s’approchant, ils s’aperçoivent que l’eau est moins profonde. Alors ils retournent vers le fond de la pêche, où ils rencontrent les mêmes obstacles. De ce moment, ils ont complètement écartés, se montrent inquiets et ne reparaissent plus guère à la surface de l’eau. Après quelques nouvelles tentatives d’évasion, ils se réfugient ordinairement dans les deux endroits les plus profonds, la mare plate et la mare creuse. Alors ils nagent lentement, et, selon l’expression des pêcheurs, ils n’avancent plus qu’à la sonde. Pendant ce temps, la marée se retire rapidement.

À l’époque des grandes mers, les marsouins échouent, et il est très facile de les tuer; mais durant les petites mers, l’eau baisse beaucoup moins, et ils peuvent nager sur une grande étendue. Alors la chasse que leur livrent les pêcheurs est un spectacle des plus émouvants. Les hommes qui font le guet sur le rivage, ordinairement au nombre de six, descendent dans des canots en suivant le bord extérieur de la pêche. Ils franchissent les perches du côté du large, et se mettent à la poursuite des captifs. Quand ceux-ci sont en grand nombre, il faut se hâter de les tuer pour ne pas être surpris par la marée montante. On en a pris autrefois jusqu’à cinq cent dans une même marée, et dix-huit cents durant la même saison. Il y a trois ans, cent un marsouins ont été tués de nuit dans une même marée par quatre hommes seulement, ce qui est regardé comme un exploit peu ordinaire. Ne s’attendant pas à une si forte prise, ils n’avaient pas eu le temps d’envoyer chercher le secours.

Les pêcheurs sont armés de harpons et d’espontons. Le harpon est un dard muni d’oreillettes qui s’ouvrent quand on veut le retirer. Il est long d’environ deux pieds et attaché à une courroie. Il se termine par une douille dans laquelle on enfonce un manche de bois mobile. L’esponton est un dard ordinaire fixé à un manche de sept ou huit pieds. Les harponneurs lancent la harpon quelquefois à assez grande distance, et l’enfoncent dans le flanc du marsouin. Celui-ci, se sentant piqué, bondit à la surface de l’eau, plonge et se roule pour se débarrasser du trait qui le blesse, et s’enfuit de toute vitesse, entraînant à la suite le canot par la corde, dont un bout est fixé au harpon, et l’autre retenu par un des harponneurs du canot.

Une course effrénée s’engage; le canot, emporté avec violence, touche à peine à la surface des flots, qui bouillonnent sous les énormes coups de queue du monstre marin. L’eau, en peu d’instants, devient toute rougie, car le marsouin à une quantité prodigieuse de sang, qui varie de huit à dix gallons. Bientôt il commence à se fatiguer; alors on se rapproche de lui en retirant dans le canot une partie la corde. Le harponneur debout sur l’avant, lance l’esponton dès qu’il se voit à une bonne portée. Poussé par une main vigoureuse et exercée, le trait perce parfois l’animal de part en part, et le sang rejaillit jusqu'à deux à trois pieds hors de l’eau. Malgré ces pertes énormes, le marsouin s’agite encore longtemps avant d’expirer, si ses blessures n’ont pas attaqué la moelle épinière. Le moyen le plus expéditif pour le tuer, est de lui enfoncer l’esponton immédiatement en arrière du soufflet, ce qui lui rompt l’épine dorsale.

Qu’on se figure si l’on peut, l’animation que présente la pêche aux marsouins, lorsqu’il y en a une centaine dans les mares, que vingt-cinq ou trente hommes sont à leur poursuite, que cinq ou six canots, traînés par les marsouins, sillonnent la pêche en tous sens, que les espontons sont lancés de toutes parts, et que les hommes sont couverts du sang qui jaillit à flots.

Aussitôt que tous les marsouins ont été tués, un signal convenu est fait du large aux hommes sur le rivage pour leur indiquer le nombre de marsouins capturés, afin qu’ils expédient les chevaux nécessaires pour les traîner à terre sur de grosses menoires. Pour y attacher les marsouins, on leur perce la queue d’un trou d’environ deux pouces de diamètre, par où l’on passe des courroies. Il faut ses hâter dans ce travail, car la marée commence déjà à monter. Si l’on n’a pas de chevaux, on a recours à un ancien mode d’ancrage appelé barde de chatte. Il consiste à fixer dans la vase huit à dix perches, format une croix de saint André, sur laquelle sont liés les marsouins, en attendant la marée suivante.

Lorsque toutes les charges sont formées, profitant du flottage de la marée, chacun des chevaux, dirigé par des passes connues, traîne depuis un jusqu’à cinq marsouins successivement, si les conducteurs ne sont pas effrayés par la rapidité du montant qui facilite leur marche.

L’opération du dépècement se fait immédiatement sur le sable du rivage. Le marsouin est tourné sur le dos, et quatre dépeceurs, armés de long couteaux, le fendent depuis la queue jusqu’au cou. Un coupe transversale est faite autour de la tête. De large incisions séparent le lard de la chair. Le squelette est ensuite rejeté de côté, et le capot, ainsi séparé, est fendu en deux sur sa longueur. À l’aide de crochets de fer, les morceaux sont traînés par des chevaux jusqu’aux hangars. Un plan incliné reçoit ensuite le capot, que des crochets fixés à un rouleau retiennent à l’extrémité inférieure. Un dépeceur détache le lard de la peau qu’on remplit autour du rouleau. A mesure que le lard retombe sur le plan incliné, on le coupe par grandes pièces auxquelles on donne le nom de flique, qui est une altération de l’anglais flake, et on les jette dans de vastes cuves. L’huile qui coule sur le plan est reçue dans des auges.

Les pauvres ne manquent jamais de venir chercher leur part de la pêche; et la charité proverbiale de la société ne les renvoie jamais les mains vides : chacun s’en retourne avec une flique dans sa chaudière, ou accrochée au bout d’une petite branche. Les associés sont convaincus que le succès de leurs travaux dépend des largesses qu’ils font à Dieu; et leur générosité mérite réellement bénédictions.

Les morceaux de lard sont subdivisés en petites parties, au moyen d’une machine, avant d’être jetés dans les chaudières. L’huile qu’on en retire est fort recherchée à cause de sa limpidité, et surtout de ses qualités lubrifiantes. Elle est encore excellente pour l’éclairage : un lampion ordinaire brûle jusqu’à soixante-douze heures sans s’éteindre.

A défaut d’un nombre suffisant de futailles pour recueillir les huiles, on se servait autrefois d’une espèce d’outre confectionnée avec l’estomac des marsouins préparé à cet effet, et qu’on nommait ouiskouis, sans doute d’après un mot sauvage.

Un marsouin donne jusqu’à trois cents pots (une barrique et demie) d’huile. Dans les années de grande abondance, quand il y avait deux et trois cents marsouins étendus à la fois sur le sable de la grève, une quantité énorme d’huile se perdait et coulait en ruisseaux dans l’anse du Grand-Dégras et dans celle du Petit-Dégras qui l’avoisine.

La peau du marsouin, dont il nous reste à parler, est revêtue d’un limon ou couche gélatineuse qui s’enlève facilement par la macération. Ce limon est lui-même recouvert d’une pellicule transparente et délicate assez semblable au papier de soie : elle se détache aisément.

La peau du marsouin est très épaisse et d’une force extraordinaire, qu’elle soit verte ou corroyée. Comme elle n’a pas de grain, le cuir est susceptible d’acquérir un poli superbe.

Le corroyage et le tannage de ce cuir, dont on avait perdu le procédé inventé au commencement du dix-huitième siècle, sont dus à l’esprit de recherche et d’entreprise de feu M. Charles Têtu, de la Rivière-Ouelle. Les premiers essais de ce procédé furent faits il y a une vingtaine d’années, et obtinrent un plein succès. L’invention de M. Têtu a été brevetée, et a reçu l’honneur d’une médaille et d’une mention honorable aux expositions universelles de Londres et de Paris.
              

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